Sauvagnac saut 1937 Reims
« L'Éclaireur de l'Est », samedi 2 octobre 1937, 4 édition, quotidien
régional, le plus fort tirage des journaux de la région du Nord-Est, 51e
année, Reims, directeur : Paul Marchandeau, le numéro 40 centimes .
[en une]
IMPRESSIONNANT EXPLOIT
Se jetant d'une hauteur de 5000 mètres un aviateur militaire de Reims
demeure 74 secondes sans ouvrir son parachute.
. Et bat le record de France de chute libre
Photo et cliché « Eclaireur »
[Photographie N & B avec la légende suivante :]
Le capitaine, qui va prendre le départ, se munit de son parachute, aidé par
l'un de ses camarades
[Photographie N & B avec la légende suivante :]
Le capitaine SAUVAGNAC, nouveau recordman de France de chute libre (En haut
à droite, l'auteur de l'exploit vient d'ouvrir son deuxième parachute afin
de freiner la descente)
Vendredi, 15 heures.
Quelque part à une vingtaine de kilomètres de Reims, un avion bimoteur
venant de l'aérodrome de Courcy, ronronne sur la vaste friche ensoleillée au
milieu de laquelle il vient d'atterrir.
Une dizaine d'hommes en tenue de parachutiste, entourent le capitaine
Sauvagnac, commandant la compagnie d'infanterie de l'air stationnée à la
Base de Reims.
L'un d'eux lève la tête, scrute le ciel clair que la présence de quelques
nuages blancs et paresseux fait apparaître plus limpide et profond.
- Chic plafond, mon capitaine. Le plongeon sera beau...
Beau, peut-être. Impressionnant assurément. Car le capitaine Sauvagnac va
tout simplement essayer de battre le record de France de chute libre en
parachute.
Ce record est, actuellement, de 65 secondes.
Il est détenu par le moniteur de l'école de parachutistes d'Avignon.
Celui qui va tenter de se l'approprier entend, sautant de l'avion à une
altitude de 4800 mètres, ouvrir seulement son parachute soixante-dix
secondes . après le plongeon.
Tandis que le capitaine précise aux chronométreurs, le capitaine Massis et
les lieutenants Foucaut et Blaisot, les dispositions à prendre, nous nous
appliquons à imaginer ce que peut-être l'impression ressentie par l'homme
qui tombe pendant 70 secondes, à une vitesse de 200 km-heure.
Cinquante-cinq mètres, environ, par seconde.
Brr. Ça vous donne le frisson.
Et ce choc à l'ouverture du parachute.
La vitesse de descente ne passe-t-elle pas, à ce moment, à 8 mètres-secondes
seulement ?
«...ET TOP ! JE SAUTE »
Mais le capitaine Sauvagnac, qui a eu, si l'on peut dire, le loisir
d'analyser impressions et réactions au cours de trente-six descentes, ne
paraît pas autrement préoccupé.
Il est calme, quelques minutes avant de prendre le départ, comme un homme
qui va effectuer une promenade apéritive à bord de sa voiture.
Souriant, il « explique le coup ».
a.. Voilà, dit-il, au pilote. A 4800, vous réduisez. Je comprends et .
Puis, se tournant vers le capitaine Massis et le lieutenant Foucaut, il
enchaîne :
-. et, Top ! Je saute. Vous appuyez sur le bouton de votre chrono et vous
revenez au terrain.
Le lieutenant Blaisot, contrôleur au sol, qui vient de régler sa montre de
précision sur celle de ses camarades, intervient avec, sur les lèvres, un
sourire gentiment gouailleur.
- Et moi, je fais Top...
- Vous faites Top quand vous voyez le parachute s'ouvrir, c'est tout. A
l'atterrissage, nous comparons les chronos et nous obtenons le temps.
- .. Du nouveau record, déclare l'un des autres parachutistes en s'écartant
rapidement afin d'éviter de justesse l'amicale bourrade de son chef.
Tout étant ainsi paré, le capitaine Sauvagnac entreprend de s'équiper.
Combinaison, casque .
On le regarde en silence.
- Allons, messieurs, une minute de recueillement, murmure le blagueur
incorrigible.
Le capitaine, qui ajuste méticuleusement son parachute, part d'un franc
rire.
- C'est ça. Et les cierges aussi, pendant que vous y êtes !
74 SECONDES !
L'avion, maintenant, gronde furieusement.
Il file sur l'herbe roussie, s'élance, s'élève.
Alors, tandis que l'appareil prend de l'altitude, ceux qui vont être, dans
quelques instants, témoins du saut vertigineux, s'allongent à l'ombre d'un
bosquet.
Les minutes s'écoulent.
Le vrombissement devient, rapidement, un faible ronronnement. Le bimoteur
n'est plus, perdu dans l'infini bleu, qu'une hirondelle. Une grosse mouche
bientôt. Mains à plat au-dessus des yeux, chacun s'applique à ne pas laisser
s'égarer le regard.
Le « Potez », qui a effectué un large circuit, se rapproche maintenant du
terrain.
- Silence ! Dit quelqu'un, on va entendre ..
On se tait.
Les moteurs, là-haut, se sont apaisés. C'est le moment .
- Ça y est, il a sauté.
(Lire la suite en deuxième page)
[page 2]
L'impressionnant exploit d'un parachutiste
(Suite de la première page)
On a vu, on croit avoir vu une poussière grisâtre se détacher du ventre de
l'insecte...
L'avion, maintenant, vire, pique...
Où est le parachutiste ?
Les regards ivres de lumière fouillent l'azur éclatant.
Geste brusque du lieutenant Blaisot, qui tend les bras.
- Là, attention, là . le sifflement.
On perçoit, effectivement une sorte de chuintement comparable, au bruit que
provoque une pierre lancée avec force.
La pierre, est, en l'occurrence, un corps humain qui tombe, s'abîme dans
l'immensité du ciel.
Une clameur faite de dix cris :
- Le voilà.
Brusquement, une tache blanche se forme, s'allonge sur le bleu.
Claquement..
Un parachute vient de s'ouvrir, sous lequel oscille une silhouette grise de
petit soldat de plomb.
Le dôme de toile que le soleil argente, descend en s'inclinant
capricieusement.
- Huit cents à mille mètres, déclare le chronométreur attentif. Je crois que
le capitaine a du « faire largement » 60 secondes de chute libre.
Quatre soldats bondissent dans une camionnette qui fonce, en tanguant, vers
la meule de paille sur laquelle le parachutiste semble devoir se poser.
Mais le capitaine Sauvagnac va freiner la descente. Il ouvre son deuxième
parachute et, quelques secondes plus tard, les deux grandes fleurs de soie
blanche s'aplatissent parmi les touffes d'herbes folles.
Les parachutes repliés, la voiture revient, cependant que l'avion s'apprête
à atterrir.
Le capitaine Sauvagnac, saute à bas de l'automobile, souriant, l'oeil
brillant.
- Je crois, dit-il, que j'ai fait bonne mesure.
On va savoir.
De l'avion, les chronométreurs se précipitent.
On compare les montres.
Calcul rapide.
- 74 secondes, annonce le lieutenant Blaisot.
Le record est battu.
« JE REMETTRAI ÇA »
Alors, tandis que ses compagnons, trépignent et se bousculent joyeusement,
le nouveau recordman de France nous conte sa descente.
Dur le choc ?
- Non, pas trop. Tout a bien marché. J'ai sauté, chronomètre en main. Chute
normale tête en bas, sur le dos. Je guignais la « toquante », 20, 30, 50
secondes.. Tout allait bien. A 65, j'ai voulu passer sur le ventre, pour
voir
le sol. J'ai du faire un mouvement trop brusque et je me suis trouvé engagé
dans une vrille. Ça tournait ; ça tournait... Dès que le mouvement giratoire
s'est atténué, j'ai tiré sur la commande.
Le capitaine Sauvagnac sourit :
- Voilà, déclare-t. il, après un bref silence, c'est tout.
Tout, vraiment ?
Les projets pourtant...
- Eh ! bien, je remettrai ça, dans quelque temps, quand je serai bien
reposé. Je me munirai d'un inhalateur et j'essaierai de faire mieux en
sautant
de plus haut.
...Car, ajoute le moniteur, on peut faire mieux : un russe a réussi 144
secondes...
- Mais, demandons-nous, ne trouve-t-on aucune performance, entre votre
record, et ces 144...
Réponse nette :
- A ma connaissance, aucune. Seules, la Russie et la France s'intéressent
à fond à l'infanterie de l'Air.
Le bimoteur se reprend maintenant à gronder.
Il se prépare à repartir emmenant, cette fois, six parachutistes, du cadre
de la compagnie dont le capitaine Sauvagnac est le chef.
Un à un, riant et se défiant, les hommes casqués de cuir disparaissent dans
la haute carlingue.
Ils vont essayer la chute libre de 10 secondes.
Alors tandis que le recordman de France serre la main du dernier de ses
compagnons et que l'avion vibrant enfle sa voie rageuse, nous songeons à
l'exploit, dont nous venons d'être témoin et à la dernière précision du
capitaine Sauvagnac :
« Seules la Russie et la France...»
Et nous nous remémorons, avec plaisir la déclaration que le pilote
Guillaumet nous fit au lendemain et à propos d'une épreuve dont les
résultats donnèrent lieu à des commentaires passionnés.
« La France n'a à recevoir aucune leçon, de personne ».
Paul LACROIX.
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parachutistes, GIA Geille